Le Chalet
Papa et Maman ont de la visite, et ils font un repas bien arrosé. Le vin coule à flots, et les idées de génie prennent naissance aussi vite que Mononc Fred peut remplir les verres. La conversation semble s’orienter vers le sujet de fierté de Papa, sa récente acquisition d’un gros terrain sur le bord d’une rivière en Beauce. Tout le monde semble bien impressionné par les possibilités infinies qu’offre ce domaine, et rapidement l’inévitable projet de chalet prend forme.
Les plans grandioses s’enchaînent, et bientôt ils en sont à parler finances, dates, et quantité de skidoo à accommoder. Il est certain que le chalet devra être bâti pour novembre, parce que la grosse fête de famille traditionnelle doit absolument avoir lieu au chalet!
Pendant toutes ces discussions endiablées, les enfants sont cachés sous la table, et écoutent les adultes avec émerveillement, en essayant de comprendre le discours de plus en plus émoustillé par l’alcool. Une chose est certaine, les projets semblent importants, et la date butoir semble inquiéter un peu. Les enfants se faufilent dans le sous-sol avec la résolution de faire leur part et de se préparer aux grands changements à venir!
Une réunion hâtive entre les enfants se termine avec un plan clair, pratique et efficace. Ils vont faire une maquette du chalet : Martine avec son talent en dessin pourra s’occuper du plan papier pendant que Jérémie et Kelliane vont chercher les coussins et les couvertures dans le salon en bas et la chambre d’amis.
Ils reviennent avec ce qu’ils ont pu trouver, mais se rendent vite compte que le plan de Martine est beaucoup plus ambitieux qu’ils imaginaient, et que les matériaux risquent de manquer rapidement. Ils envoient donc Kelliane demander à Maman s’ils peuvent utiliser les coussins du salon en haut.
Maman, en train de décrire avec agitation ce qu’elle ferait sur le patio pendant que son Claude serait en train de jouer aux poches, écoute à peine la petite et lui dit d’aller faire ce qu’elle veut. Kelliane accepte sa victoire avec des étincelles dans les yeux et ramasse autant de coussins que possible dans salon, prenant soin de ne pas réveiller Mamie qui ronfle assise dans le fauteuil du coin avec son verre de porto à moitié vide en équilibre sur sa cuisse.
En bas, le complexe hôtelier prend forme, et c’est avec beaucoup d’ingéniosité et d’essais-erreurs que l’équipe couronne son chef-d’œuvre avec la pièce finale, un abat-jour emprunté à la lampe du salon en guise de cheminée. Épuisés, mais fébriles, ils remontent au grand galop pour annoncer avec toute la fierté d’architectes municipaux que la maquette du futur chalet est complétée, et prête pour inspection (et approbation assurée) de la part des adultes.
Maman et Mononc Fred sont en grande discussion sur la longueur des rideaux, et n’entendent même pas Martine et Jérémie qui demandent à tous de venir admirer leur création, qui bien entendu leur ferait gagner du temps précieux dans l’accomplissement de leurs grands projets à temps pour la fête en novembre. Papa se lève, perd l’équilibre, se rassoit aussitôt, lance un ‘‘Hé boboy, le plancher est pas égal!’’, se relève avec un peu plus de précautions, et annonce :
-Je vais aller voir ça, de toute façon on est dû pour ouvrir une autre bouteille, je vais en remonter une, ou trois! HAHAHAHAHA’’
Une fois en bas, les enfants à tour de rôle décrivent avec empressement tous les détails du manoir, commentent les matériaux utilisés, l’aspect pratique d’avoir un toit aussi souple, sans oublier la magnifique cheminée jaune. Papa, suivant à peine les explications décousues des enfants, hoche la tête et lâche un ‘‘wow!’’ à peine moqueur, avant de dire :
-C’est bin cool votre affaire! Pis les skidoos, ils vont où? HAHAHA’’
Et à Kelliane de répondre, un peu dépitée :
-On n’a pas assez de coussins !! On peut pas faire de garage!
-Bah, vous trouverez bien de quoi!’’, répond Papa, en route vers la caisse de vin dans le coin.
De retour en réunion d’urgence, les enfants commencent à sentir la pression et sont un peu découragés du manque de soutien logistique de la part des adultes. Ils conviennent néanmoins qu’il leur appartient de trouver une solution, et d’ajouter le garage requis. C’est Martine qui propose l’idée de génie d’utiliser les manteaux de skidoo dans la garde-robe en dessous des marches.
-Ouin, mais ils puent le gaz!’’, s’indigne Jérémie.
-Écoutes, on n’a vraiment pas le temps de se préoccuper de tes narines sensibles !!! Franchement, arrête de chiâler pis vas chercher les manteaux!’’, de rétorquer une Kelliane déçue de son petit frère.
Les enfants parviennent tant bien que mal à faire tenir les manteaux coincés entre le meuble TV et la caisse de vin, maintenant surtout occupée par des bouteilles vides. Ils remontent chercher l’approbation qu’ils espèrent finale, pour se retrouver dans une salle à diner vide.
-Ton père est parti se coucher, pis ta mère est aux toilettes depuis un boutte”, dit Mononc Fred depuis le salon, allongé sur le sofa sans coussins.
Le verre de Mamie est toujours en équilibre précaire et à moitié vide. Les enfants décident donc d’aller se coucher, et de revenir en force dès demain matin. Les adultes seront sûrement beaucoup plus réceptifs, et féliciteront sans aucun doute l’initiative et la débrouillardise des enfants!
Au petit matin, les trois enfants attendent avec impatience que les parents descendent. Vers 11h Maman émerge de la salle de bain, toujours habillée comme hier soir. Pendant que les enfants expliquent avec l’énergie d’un barrage fêlé le concept élaboré la veille, l’air hagard de Maman ne s’améliore pas, et c’est avec un soupir allongé qu’elle s’assied péniblement à la table de cuisine.
-Mais de quoi vous parlez? Vous avez fait une cabane dans le sous-sol? J’espère que vous allez tout remettre en ordre, j’ai pas le goût de faire du ménage à matin…
-Mais… Maman! On vous a aidé pour les plans du chalet!
-Hein? Quel chalet? Ah… non non, on ne fera pas ça. Mononc Fred a un chum qui travaille dans une compagnie de yourtes. On va acheter une yourte pis ça va faire la job’’.
Une yourte! En voilà une idée géniale. Ça doit être grâce au vin.
